
Gamer et père de famille. Une situation parfois aussi inconfortable que d’affronter le boss de fin d’un jeu une main attachée dans le dos : difficile de trouver la juste mesure entre le papa copain et le père fouettard! Surtout quand on joue avec son ado de fils à World of Warcraft…
Dans la vie, il y a des grands moments de solitude : le premier râteau avec une fille, la fois où l’on se lâche avec ses potes sur le prof de maths sans se rendre compte qu’il vient juste d’arriver derrière soi ou lorsque pour la première fois lors d’une conférence de presse un jeune journaliste vous appelle « Monsieur »…
Avec les enfants aussi il y a plein de grands moments de solitude, croyez moi. Ainsi, il y a quelques jours, au petit déjeuner, je me trouvais face à l’ado de 15 ans qui me sert de fils et qui, relevant la tête après avoir trempé un Prince dans son mug de Cécémel chaud, me demande nonchalamment : « Papa je peux faire un raid dans World of Warcraft dimanche soir avec une nouvelle guilde pour me tester en hard mode ? ».

Je dissimule un tic nerveux, ravale une subite montée de stress, rapidement submergée par un tsunami de désespoir. Je respire un grand coup et je me hasarde à tenter une réponse calme et posée teintée d’une pointe d’hypocrisie assumée : « Euh, tu n’as pas d’examens lundi matin ? ». Je connais pertinemment la réponse, j’ai le planning des exams devant moi, pendouillant sous une magnet Star Wars sur le frigo : 8h lundi épreuve de néerlandais, 10h biologie.
Le néerlandais en plus ! Il faut vous avouer que l’on est français à la base.. Nous sommes Bruxellois depuis deux ans et donc, le néerlandais pour mon fils, c’est pas un truc logique, c’est aussi incongru que d’apprendre la plongée sous-marine à un touareg. Je le soupçonne en prime d’y mettre une pointe de mauvaise volonté. Bref, en tous cas, jouer dimanche soir jusqu’à minuit passé en ayant des examens lundi matin, lui ne voit pas où est le problème… moi si !
Génération Pong
Et oui, je fais partie de ces gamers qui ont vécu leurs premiers émois vidéoludiques devant une console Pong dans les années 70, et qui ont désormais dépassé le cap de la quarantaine. Ah ! Les années 70, un temps que les jeunes videogamers ne peuvent pas connaître, où l’on portait des pantalons pattes d’eph en velours côtelé orange, où les premiers caméscopes pesaient huit kilos, étaient reliés par un fil à un ancêtre de magnétoscope gros comme une valise que l’on était obligé de se trimbaler en bandoulière. J’oubliais aussi, il n’y avait pas de GSM, les téléphones avaient des cadrans et la plupart des télés étaient en noir et blanc, ce qui, pour Pong en l’occurrence, n’était pas vraiment gênant.
Les gosses scotchés par le va et viens de ce petit point blanc entre deux barres de même couleur sur un fond d’écran désespérément noir ont grandi. Ils ont connu Donjons & Dragons et des machines Atari, Nintendo, Sega, Amstrad et autres Commodore, le ZX80, les premiers PC, la PlayStation, la GameBoy, puis les consoles nextgen. Sans vraiment voir le temps passer, ces enfants dont les parents se demandaient désespérés ce que leur progéniture allait devenir en les voyant perdre leur temps devant tous ces écrans au lieu de s’adonner à de vraies activités, ont grandi. Ce sont maintenant des quadras, des pères et des mères de famille. Certains, comme moi, ont même gardé une âme de grand enfant et le jeu fait toujours partie de leur vie quotidienne et de leur culture.
Ce qui nous ramène donc à ce fameux grand moment de solitude, dans ma cuisine, face à mon fils. « C’est pô juste, j’peux jamais jouer, j’vais pas trouver de guilde pour raider, et j’vais plus pouvoir jouer à WoW », tirade qui induit aussi la brochette des « à cause de vous » sous-jacents : j’suis le gamin le plus malheureux du monde, j’vais rater ma vie et cætera, et cætera. Dans ce cas, quand je me fends, l’air compatissant de ma sentence habituelle mais néanmoins définitive : « oui je sais, la vie est injuste ».
Et pourtant tout cela a une explication scientifique…
Jusqu’à récemment, ce genre de situation avait tendance à me déprimer. Puis je suis tombé, par hasard, à la télévision sur une émission scientifique consacrée à l’adolescence. Elle présentait les dernières avancées en matière dans les neurosciences qui montrent que deux régions du cerveau impliquées dans la perception de la peur (les amygdales cérébrales et l’hippocampe) affichent une activité réduite chez les ados.
Cela explique qu’ils mesurent mal le risque et le danger. Ils sont donc capables de sauter d’un toi sur un skate pour épater leurs potes et publier une vidéo trop cool sur YouTube, sans vraiment voir le risque encouru. Tout comme mon fils est capable de me demander la veille d’un examen s’il peut jouer à WoW la moitié de la nuit, sans se rendre compte du danger qui le menace…
Deuxième caractéristique propre à cette tranche d’âge : l’ado a beaucoup de mal à se fixer de limite quelle que soit l’activité qu’il pratique (hormis bien entendu les devoirs ou le rangement de sa tanière). Ainsi lorsqu’il vous dit j’arrête à minuit, traduisez par : vers une heure du matin je vais commencer à envisager d’arrêter dans les deux heures qui suivent… Bref, allez jeter un œil dans son antre vers 11h30 pour lui dire que c’est bientôt l’heure d’arrêter, ça peut éviter quelques frictions…
Nonobstant ces quelques effets indésirables, je ne regrette nullement ma décision il y cinq ans d’avoir laissé mon fils jouer à World of Warcraft. Attention, ne croyez surtout pas qu’il ait un accès libre au jeu. Il était au départ limité à une heure de jeu le mercredi, le samedi et le dimanche. Exceptionnellement un peu plus pendant un congé. Ce n’est que depuis quelques mois qu’il a en prime l’autorisation de jouer soit le vendredi soir, soit le samedi soir pour faire un raid. A condition bien sûr qu’il se soit correctement comporté et qu’il ait rempli le minimum syndical à l’école. Il ne faut pas non plus rêver, s’il fallait qu’il ait au dessus de 14 de moyenne pour pouvoir allumer son ordi, il ne saurait toujours pas comment le faire.
Au final, je dresse cependant un bilan qui va à contresens de ce que beaucoup racontent sur les jeux vidéo et les jeux massivement multijoueurs en particulier. WoW est pour nous une occasion de jouer de ensemble, de discuter (et de nous engueuler parfois aussi…). Cela a permis à mon fils de côtoyer des joueurs plus âgés que lui et qui attendaient de lui un comportement mature, et surtout d’appréhender un bon nombre de sujets qui font partie du quotidien d’un ado. Je pense au chat par exemple et à ce que l’on peut dire ou ne pas dire en ligne à des gens que l’on ne connaît pas. Quel meilleur exemple qu’un MMORPG où son propre père incarne une paladine pin-up dans le monde virtuel pour montrer que n’importe qui peut se cacher derrière n’importe quel avatar. Quant au système de guilde, ne reproduit-il pas ingame le modèle des réseaux sociaux du Web ?
Hors le fait d’avoir réussi à taxer régulièrement de l’argent virtuel à tout le monde dans notre guilde – jusqu’à ce qu’au cours d’une discussion entre joueurs on se rende compte que chacun le subventionnait sans savoir que les autres en faisaient de même – à 11 ans mon fils a très vite compris quelques notions économiques plutôt complexes comme le fonctionnement des ventes aux enchères et le principe de plus-value commerciale. En prime, à force de chater comme un malade – je me dois de préciser que mon fils est bi-classé bavard invétéré – il tape presque aussi vite que moi et ne fait presque plus de fautes d’orthographe. Il se débrouille aussi très bien pour organiser ses propres raids et diriger un groupe de joueurs dont certains pourraient même être son grand-père…
What else ? Comme dirait un sympathique philosophe hollywoodien reconvertit à la pub pour des capsules de café. Ah, si, je ne sais pas si je vais permettre à mon fils de lire de cette chronique. Il serait capable d’en profiter pour négocier du temps de jeu supplémentaire… Quoique… Il me vient une petite idée qui pourrait concilier l’utile à l’agréable… Et si je migrai son compte vers un serveur néerlandophone? ^^ Je suis sûr qu’il ferait des progrès linguistiques à la vitesse de la lumière. Quoi ? C’est cruel ? Non, pas tout, c’est pragmatique. De toutes façons, comme vous le savez sûrement, la vie est injuste!